Le plus beau jour de notre vie ? ou pas…

2 juin 2009

C’est mon prof d’économie comportementale qui a lâché la bombe, que dis-je, le sacrilège : le mariage ne serait pas le plus beau jour de la vie des mariés, bien au contraire. Une de mes camarades, qui se mariait trois jours plus tard, a ri jaune…

Trois mots de contexte peut-être : j’ai eu la chance d’avoir un excellent cours d’économie comportementale, discipline récente née des travaux de Kahneman et Tversky à la fin des années 70, mais qui ne s’est vraiment développée que dans les années 90.  L’économie comportementale se situe au confluent de l’économie et de la psychologie, avec sa cousine la finance comportementale. L’idée, c’est de comprendre les facteurs cognitifs, émotionnels, humains et sociaux qui nous poussent à prendre des décisions, et en particulier des décisions contraires à la rationalité économique.

Un exemple connu est le jeu du dictateur : soient deux individus, le joueur 1 et le joueur 2. Le joueur 1 reçoit du chercheur 100€ et il est invité à les partager comme bon lui semble entre le joueur 2 et lui-même. Le partage qu’il fait est celui qui sera réellement observé. Les deux joueurs ne se connaissent pas et ne sont pas amenés à se revoir. La rationalité économique voudrait que, dans ce cas, le joueur 1 garde les 100€ pour lui sans rien donner à son partenaire : c’est le comportement qui maximise son utilité, quelle que soit la représentation qu’on a de l’utilité (qu’on peut définir comme une quantité de satisfaction qui augmente, mais pas forcément proportionnellement, avec la somme d’argent dont on dispose). Eh bien, dans les expériences, le joueur 1 a plutôt tendance à donner une part significative, 30 à 40% de la somme, au joueur 2, systématiquement. Voilà l’un des paradoxes que l’économie comportementale tente de comprendre. (pour plus de détails, voir l’article Wikipedia consacré à l’économie comportementale)

Pour en revenir à mon prof, il est à la fois excellent pédagogue et chercheur brillant, et participe à de nombreuses conférences. C’est au cours de l’une d’entre elles qu’il a entendu Daniel Kahneman déclarer que tout l’investissement et la préparation que faisaient les mariés n’était pas justifiée pour une seule journée, que le plaisir qu’ils en retiraient ne compensait pas le temps et l’argent investis. Pourquoi le faisons-nous alors ? Parce que cette préparation est en fait un investissement dans les souvenirs que la journée nous laissera. Ce n’est pas tellement le fait de traverser l’église en robe blanche qui me motive, mais les souvenirs que j’aurai de ce moment dans trente ans… d’où l’importance, sans doute, du mitraillage photographique : comme beaucoup de gens, j’ai horreur d’être prise en photo, mais j’aime regarder de vieilles photos de réunions familiales, surtout quand certains sont partis depuis… Faire des photos correspond donc parfaitement à la définition de l’investissement : supporter un coût aujourd’hui (une heure à poser de part et d’autre d’un chêne en se regardant avec des yeux de merlan frit) pour en retirer un bénéfice supérieur plus tard (regarder de vieilles photos en se disant que quand même, on était jeunes, beaux et heureux à l’époque…)

Notre prof a poursuivi en nous disant que, personnellement, il ne s’était pas amusé tant que ça le jour de son mariage — en même temps il est juif, et si son mariage a ressemblé ne serait-ce qu’un peu à celui auquel nous avons assisté récemment, c’est un fieffé menteur — parce qu’il n’avait pas vu le temps passer, qu’il était stressé… D’après ce qu’on m’a raconté, les mariés ne doivent pas trop espérer manger non plus, ils seront bien trop sollicités…

Cela dit, il n’y a pas, à ma connaissance, de données précises sur le sujet. Et quand bien même il y en aurait, elles seraient à prendre avec des pincettes. En effet, lorsqu’on demande aux gens s’ils sont heureux, les résultats sont bien souvent surprenants… Par exemple, les personnes qui ont des enfants s’estiment systématiquement moins heureuses que celles qui n’en ont pas — et c’est significatif statistiquement, même quand toutes les autres variables qui influencent notre bonheur sont neutralisées par le statisticien. Et pourtant, quand on demande à ces mêmes personnes ce qui les rend heureuses, elles répondent : « Mes enfants ! » D’autres expériences sur le bonheur ressenti ont mis en évidence qu’il n’y avait pas de différence significative entre des handicapés (de naissance ou à la suite d’un accident) et des personnes valides… Et la proportion de gens heureux est sensiblement la même dans toutes les sociétés, dans les pays riches et là où règne la famine… Pour autant, faut-il arrêter de faire des efforts pour permettre un meilleur accès des handicapés à l’emploi, à la vie sociale, aux lieux publics ? Faut-il arrêter de lutter contre la faim et les épidémies ? Bien au contraire, il faut se méfier du bonheur ressenti, et surtout ne pas le prendre comme un outil de décision sociale.

Alors, à notre petit niveau, on n’est pas plus heureux le jour de notre mariage ? Eh bien vous savez quoi ? Je m’en fous. On ne se marie qu’une fois et, si ce n’est pas pour nous, ce sera pour nos familles qui n’ont pas trente-six enfants à marier non plus, on est tous les deux enfant unique…  Pour en profiter, il nous restera toujours les baptêmes des enfants, et les mariages des amis…

Et vous, le jour de votre mariage ? Vous vous êtes amusés ? Vous avez engrangé des souvenirs ?

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7 Réponses to “Le plus beau jour de notre vie ? ou pas…”

  1. Bellemerdixit said

    Deux mariages à mon actif, donc deux expériences de souvenirs de cette journée.
    Le premier dont je pensais alors qu’il serait le seul, je m’y suis investie. Toutes mes amies passées par là avant moi m’avaient prévenue : comme la mariée est le centre de la journée, elle est en permanence sollicitée (même à la messe) et elle vit trop de choses pour en avoir conscience. Pas le temps aux souvenirs de s’installer dans la mémoire. J’avais donc décidé que le plus important serait la qualité de l’enregistrement des souvenir et la beauté enregistrée des souvenirs : super robe, trompette et chanteurs professionnels pour la messe, beau décor pour la réception, bon photographe.
    J’ai eu raison. Les seuls souvenir que j’ai eus sont ceux que je me suis reconstitués en regardant les photos ensuite.

    Vingt trois ans après, deuxième mariage : 47 ans, un fils majeur à un mois près (le chéri de Marie), pas de messe (divorce et non pas veuvage), un témoin juif pratiquant, donc rien le samedi (le père de la mariée du mariage juif que Marie vient de relater) … bref, tout concourait à un mariage plus simple. Encore que c’était le premier mariage de mon mari et que sa famille désespérait de le voir marié !

    Quant à moi, je n’avais jamais pensé me remarier et par conséquent, je me suis tout autant investie pour cette seconde cérémonie que pour la première : jolie tenue (en court et rouge vermillon puisque je ne pouvais plus le blanc et long) superbe bouquet, bon photographe, superbe décor (la terrasse d’un grand hôtel parisien avec vue sur l’Arc de triomphe) !
    Mais de celui-là je garde des souvenirs directs (même sans les photos).

    Pourquoi ?
    – cinq fois moins d’invités ? et donc plus de temps pour tout et tous ?
    – plus âgée ? et donc plus consciente ?
    – c’est mon futur mari et moi qui avons tout décidé, organisé et payé et non pas les familles ? et donc plus participante ? concernée ? investie ?
    – un deuxième mariage ? et donc moins de rêve et plus de réalisme ?
    – une première vie conjugale désastreuse et une deuxième pour laquelle je signerai encore ? et donc la suite du mariage influencerait les souvenirs de la journée du mariage ?

    Je ne sais pas.

    Ce que je sais :
    – on ne regarde les photos du mariage que la première année (d’ailleurs je n’ai jamais montré à Marie les photos de mon mariage … mais la prochaine fois, c’est promis !),
    – ce qui importe c’est la suite du mariage et non pas la journée,
    – une journée de mariage, c’est mieux pour les autres que pour soi.

    Désolée si ce billet parait désillusionné, mais à 50 ans passés, je persiste à penser que la journée du mariage ce n’est que la première journée d’un mariage et que ce qui rend heureux, c’est la qualité des mariés et non pas les souvenir du mariage.

    Alors, Marie et votre chéri, je compte sur vous deux pour être heureux, et quelle que soit votre journée de mariage, elle me ravira de toute façon car ce sera la première journée de votre mariage et que je m’en réjouis d’avance pour vous deux.

    • Marie said

      C’est adorable ! Merci pour votre partage d’expérience et vos voeux. On déjeune ensemble demain alors ?

  2. Maud said

    Bien sûr que tu seras heureuse le jour de ton mariage ! Tu seras heureuse pour vous 2, mais aussi parce que tu rends heureux ceux qui t’entourent. Tes parents amis etc… (je suis allée au mariage d’une amie proche et j’étais si émue pour elle…). Et les souvenirs que l’on en garde ne sont pas forcément ceux auxquelles on s’attend. Parfois ce sont les choses les plus simples, qui nous touchent le plus.

    Au passage, encore un très beau post Marie!

    Si je me permettre d’ajouter un aspect qui n’est pas pris en compte dans cette considération économique (normal, il n’y a aucun rapport entre les 2), le mariage est également lié, pour ma part, à la foi en Dieu. Les tenants et aboutissants de cette belle journée sont donc différents sur certains points. A commencer par les motivations. Tout ça pour dire que chaque marié(e) et unique et donc chaque mariage aussi.
    Prépare toi à profiter à fond du plus beau jour de ta vie !

  3. theclelescinqt said

    Bonjour!

    Moi j’avais une terreur de la journée « de mariage » et me suis mariée entre témoins. Mon mari et moi étions brouillés avec nos proches respectifs et je me demande même dans quelle mesure ça ne m’a pas arrangée pour organiser ma toute petite journée de mariage. Un restaurant, un spectacle, des alliances et c’est tout. J’aurais bien sûr aimé la grande journée comme celle que tu organises, peut-être, mais je ne l’ai jamais envisagée, ou avec avec une autre famille, aimante et chaleureuse!!
    Par contre pour le trip bonheur/enfants je suis d’accord : avoir des enfants ne rend pas spécialement heureux, ils nous bouffent toute notre énergie, notre temps, et nous rendent marteau. Mais malgré tout on en fait parce qu’on ne peut faire autrement,selon moi. Ils nous transforment et nous permettent aussi d’accomplir quelque chose. Ce sont eux qui nous donnent une famille. On appartient à quelque chose et tout ce que nous faisons prend un sens (tout n’est pas que pour nous.)Mais le bonheur? Là, tout de suite, ce serait quinze jours TOUTE SEULE 😉

  4. Bellemerdixit said

    …. ma mère à moi rêvait d’une île déserte !

  5. Marie said

    Maud et Thècle : merci pour vos commentaires.

    Maud, tu as tout à fait raison pour Dieu. J’ai ressenti ça très nettement ce week-end, au mariage de mon cousin, les mariés avaient choisi l’Evangile de la Pentecôte (« Aimez-vous les uns les autres ») et ça permettait de replacer leur amour à eux dans l’amour du Christ, c’était très beau.

    Thècle : ma meilleure amie avait un fantasme comme ça, elle aussi a une situation familiale compliquée, elle m’avait dit qu’elle aimerait se marier juste avec les témoins, et envoyer ensuite des faire-parts « Julie et G. sont heureux de vous annoncer qu’ils se sont mariés hier ». Je suis d’accord avec toi pour les enfants — en même temps, là aussi ça aide d’être croyants, mon fiancé et moi ne nous sommes même pas posés la question, le mariage catholique c’est pour fonder une famille. Et puis, le fait que nous sommes tous les deux enfants uniques doit jouer, on veut une smala pour compenser 🙂

    Bellemeredixit : hmm hmm, comme je la connais ça ne m’étonne pas… 😀

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